UN TEXTE DE MON MAITRE A PENSER.
je ne puis résister à la publication de cette allocution magnifique prononcée, lors d'un colloque par l'avocat international et éminent professeur : maître Francis LAMAND qui fut l'un de mes maîtres les plus proches tout au long de ma recherche ayant conduit à ma thèse doctorale de philosophie.
ALLOCUTION DE CLOTURE
de Francis LAMAND
Président de
« Islam et Occident»Toute question appelle une réponse et je voudrais essayer de
répondre avec vous à celle que nous avons posée, après avoir
entendu de si remarquables communications.
Dans le domaine scientifique que représente le savoir des quatre
éminents hommes de science qui ont pris la parole ce soir et de ceux
qui l'ont éclairé par leurs interventions, l'Islam et l'Occident se sont-ils
présentés comme deux forces de convergence ou de divergence au
regard des conquêtes actuelles de la science?
Y-a-t-il concordance ou conflit entre ces deux civilisations au regard
de ces conquêtes?
Je crois qu'une double constatation s'impose.
La première, et elle est historique, est qu'il y a - et l'Occident doit
le savoir - une pensée musulmane scientifique contemporaine, une
pensée ouverte à l'évolution de la science et de ses techniques et qui
affirme sa force créatrice. Une pensée qui, loin d'être passéiste,
aborde sans détour les problèmes posés par le progrès scientifique.
Lorsque le Professeur Abdus SALAM déclare qu'il n'y a pas de
contradiction, d'incompatibilité entre l'évolution de la science, fût-elle
la plus moderniste et la toute-puissance divine, il rappelle que l'on
peut être homme de science et vivre sa foi musulman, de chrétien ou
de juif.
Einstein disait: «la science sans la religion est boîteuse
» et il
ajoutait malicieusement, je crois, «la religion sans la science est
aveugle
». Il m'a semblé, en écoutant l'exposé du Professeur Abdus
SALAM, que la science musulmane était causaliste, mais dans
l'expression de sa pensée, dans laquelle bon nombre de musulmans,
qu'ils soient hommes de science ou non, reconnaîtront leur identité, il
m'a semblé que ce causalisme restait d'essence divine et qu'ainsi
l'enseignement de l'Imam GHAZZALI, depuis le xièrne siècle, se
perpétuât.
Le Doyen AL-JAZIRI a exprimé le point de vue du musulman face à
certaines conquêtes actuelles de la science médicale. Je suis
persuadé que beaucoup d'entre nous s'attendaient à une attitude
négative de l'Islam au regard des données les plus récentes de la
science médicale. C'est aussi le langage de l'ouverture que nous
avons entendu, d'une ouverture réfléchie qui implique certaines
limites à ne pas dépasser. La licéité, la tolérance et l'interdit modulent
toute l'ampleur de l'évolution scientifique que l'Islam encourage en
son sein, dans les limites des principes fondamentaux de la religion.
C'est la fidélité au principe de l'Islam, religion de la science autant
que de l'être, qui inspire cette ouverture à la science unanimiste que
prescrivait AL-KINDI. .
C'est la fidélité au principe de l'Islam qui impose des limités à ne
pas franchir, pour préserver l'intégrité de l'être et réduire la distance
entre l'homme-créature et l'homme-créateur.
La deuxième constatation est que. la science occidentale, par le_
témoignage des deux éminents hommes de science que nous avons
entendus, n'apparaît pas comme cette force débridée, vidée de toute
connotation morale. Cette force qui serait, paraît-il, le véhicule d'une
désagrégation socio-culturelle dans les sociétés dans lesquelles elle
s'introduirait.
Le Professeur BERNARD, dans un superbe triptyque, a rappelé la
maîtrise de l'homme dans les domaines de la reproduction, de la
génétique et du système nerveux.
L'élan créateur de l'Occident scientifique n'est pas sans danger
pour l'avenir: la dissociation de l'amour et la fonction de reproduction,
les modifications apportées par l'homme à la constitution de
la nature, les risques d'atteinte à l'identité de la personnalité humaine,
sont des prises de conscience hautement réflexives qui démontrent
que l'Occident enchanteur sait qu'il faudra s'arrêter à ce seuil de
l'hyper-rationnel qu'évoquait le Professeur LEPRINCE-RINGUET.
La discordance entre les progrès de la science et les progrès de la
morale existe: elle est, dit le Professeur BERNARD, un germe de
régression dans l'histoire de l'espèce humaine.
Alors, cette discordance qui existe entre les progrès de la science
et les progrès de la morale, est-elle réductible? la question est d'une
immense gravité pour nous tous, que nous soyons juifs, chrétiens ou
musulmans. Je dirai même, si vous me le permettez, cette
discordance est-elle réductible autrement que par un recours ou par
un retour à la spiritualité?
L'amour des hommes, l'amour de l'Autre, comme l'exprimait le
Professeur LEPRINCE-RINGUET, en est un des rameaux. Mais
suffira-t-il à réconcilier science et conscience, foi et science qui sont
encore indissociées dans la pensée islamique?
L'aventure de l'homme du xxème siècle est trop belle pour que
nous succombions à la volupté faustienne de la négation et du
désenchantement.
La trajectoire scientifique de l'Occident et la trajectoire scientifique
de l'Islam me paraissent finalement proches l'une de l'autre. Car
L'Islam et l'Occident sont engagés, me semble-t-il dans la voie d'une double quête :
- L'Occident, créateur, mais réifié, est en quête d'une nouvelle
alliance avec la nature, en quête d'un « réenchantement du monde ",
pour reprendre l'expression d'un des chercheurs de cette nouvelle
alliance. La nostalgie de l'être commence :
à se faire sentir en
Occident ainsi que les signes précurseurs d'un réveil de la spiritualité.
- L'Islam, l'Islam en marche, critique, se réveille d'un long silence
scientifique et sent éclore en lui une pensée scientifique renaissante
qu'il cherche
à développer. L'événement est historique. Mais le
monde musulman se souvient des leçons de l'histoire et
à la lumière
de ces leçons, il rend sa quête circonspecte, sinon défensive, comme
l'exprimait Son Excellence Monsieur Habib CHATTY, avec la lucidité
et la sagesse que nous lui connaissons.
Mesdames et Messieurs, je crois que dans la turbulence de
l'actualité et des passions qui agitent nos deux mondes, un
phénomène est passé inaperçu. Une aube est en train de se lever, je
le crois, sur l'Occident et sur l'Islam. C'est, en Islam, l'aube d'une
pensée scientifique nouvelle, mobilisée en amont et en aval de ses
valeurs fondamentales. C'est, en Occident, l'aube d'une nouvelle
spiritualité, possible réducteur de la discordance entre les progrès de
la science et ceux de la morale.
L'union de l'être et de la connaissance a été rompue, apparemment,
en Occident par un élan vertical de la science. Elle a
survécu en Islam, et sans doute survivra-t-elle tant que l'élan
scientifique restera fidèle au message sacré,
à ce « sanctuaire de
Dieu" que nous désigne l'enseignement prophétique de l'Islam,
rappelé par le Doyen AL-JAZIRI.
Alors, face aux conquêtes actuelles de la science, l'ouverture entre
les deux mondes, dans la fidélité
à leur humanisme et à leurs valeurs
communes, peut ouvrir la voie
à. une concordance réelle, une
concordance retrouvée,
à l'image de ce temps «retrouvé" du
physicien, étranger au passé, étranger au présent, étranger
à l'avenir
et qui ressemble,
à
s'y méprendre, au temps divin.
Professeur Francis LAMAND
Président de l'association internationale Islam et Occident.